EXTRAITS

 

 

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Heilwig (montrant quelqu’un hors de la scène)

Non, mais vous l’avez vue ? Vous l’avez vue ! Quelle voiture ! Quelle voiture…

Angela (s’arrêtant à son tour de travailler)

Quelle voiture, quelle voiture… Non mais vous entendez çà ! C’est une voiture c’est tout… Nous n’en finirons jamais si vous passez votre temps à bailler aux corneilles, à vous interrompre à cause de n’importe quoi…

Anne-Lise (à son tour)

C’est une américaine, c’est sur ! Une Ford ou une Mercury… Je crois… Ah si mon Hans était encore là, il saurait nous le dire, lui… Avant la guerre il n’avait pas son pareil pour reconnaître les modèles de voitures… Du monde entier…

Angela  (à Heilwig )

De qui parle-t-elle ? Je croyais que son mari s’appelait Georg !

Heilwig  (Le regard toujours fixé hors de scène)

Oui c’est vrai mais c’est de son fils dont elle parle. Vous savez le gamin qu’on a retrouvé mort dans la Friedrichstrasse  sous le bombardement début Mars… Ou à la fin… Ou en avril, je ne sais plus… Il avait à peine quinze ans… Et comme elle est habillée, non mais comme elle est habillée, c’est pas croyable…

Anne-Lise

Comme une princesse on peut dire ! Une robe de princesse… Georg m’a promis cent fois  de m’en acheter une aussi belle… Quand le Reich serait victorieux,  quand la paix serait enfin revenue

Heilwig

Elle a de vrais bas, regardez ! De vrais bas !

Angela

A quoi ça nous servirait à nous, de vrais bas, pour le travail qu’on fait… On aurait trop chaud… Ils seraient vite filés… On les aurait trouvé où ? Au marché noir ? On les aurait payés avec quoi ?

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Anne-Lise

Mon Führer ? Mon Führer ? Non mais je rêve ! Vous avez perdu la mémoire ou quoi ? On n’a jamais été toutes les trois lui jeter des fleurs, quand il passait dans sa belle voiture «  Unter den Linden » ! On n’était pas toutes les trois à lui crier « Heil Hitler» ? N’étais-tu pas une gamine mijaurée fière de ton bel uniforme des Hitlerjugend ? (à Angela) Et qui nous a rebattu les oreilles pendant des semaines au sujet de sa médaille des Femmes Allemandes Méritantes, au sujet de cette merveilleuse réception à la chancellerie…

Heilwig

Ben oui, mais tout le monde à cette époque croyait que…

Angela

Et ceux qui ne criaient pas, on les embêtait assez… Souvenez-vous  de la famille Anker…

Anne-Lise

Des rouges ! Comme ta fille et son mari ! Tu parles qu’ils ne disaient rien… Eux… Ils doivent être bien content à présents à voir défiler les ruskofs dans nos rues…

Heilwig

Ils étaient gentils aussi, les Anker … Lui était contremaître… Elle venait du Palatinat… Ils avaient un fils de mon âge, un gentil petit blond. Il s’appelait… Bertold, comme Bertold Brecht disait son père, tout fier… Mais pas question de rentrer au HJ (prononcer : ayotte) avec un prénom pareil. Il en était furieux le garçon…

Angela

Je me souviens parfaitement de lui. Dans le quartier on a dit que c’était lui qui avait dénoncé ses parents…  Nous aurions du nous méfier de cette société où de telles horreurs étaient possibles… Nous aurions du réagir, mais nous n’avons fait que garder le silence. Alors ils se sont crus tout permis… C’est à cette époque aussi  qu’ils ont arrêté mon gendre,  ton Georg et tous ses copains… La rue se vidait et ceux qui restaient…

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Anne-Lise

Nous ont-il un jour écouté les hommes ? Tu as dit que le tien aurait pu éviter d’aller se faire tuer en France… Et qu’est ce qu’il a fait ? Il s’est fait pulvériser par un obus  à Verdun.  Tu crois que tes fils, à part Werner et on sait pourquoi ils ont écouté leurs femmes ? Ton aîné, le Paul il a été un des premiers à s’engager dans les SS. Comme il était fier de parader avec la tête de mort aux revers de sa veste et  on savait tous  ce que cela voulait dire ! L’autre était dans les premiers inscrits au parti du quartier… Et le mien, tu crois que je n’aurai pas préféré que ce  grand con s’occupe de moi au lieu de faire le coup de poing avec les chemises brunes… Il faut toujours qu’ils se montrent leurs muscles où leurs armes, qu’ils les comparent, qu’ils jouent avec comme ils jouent avec leurs bites ! Et bien cette fois on sait définitivement à quoi çà nous mène et à présent c’est à nous de jouer, les filles, et on va pas les laisser rejouer avec le monde comme ils l’on fait avant longtemps, croyez-moi ! On va continuer à leur faire des enfants, d’accord, mais à condition qu’aucuns de ces enfants ne porte plus jamais une arme. En tout cas les miens ils ne sauront pas ce que c’est qu’un fusil,  je vous l’assure. 

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 Sarah

C’est terrible n’est-ce pas…Toutes ces ruines… C’est affreux

Angela

Les pires  sont celles qu’on ne voit pas, Madame Goldstein.

Sarah

C’est vrai, vous vous avez les pierres, à moi elles ne disent rien. La pierre ce n’est pas un élément dont nous avons l’habitude, nous autres. Enfin, celles avec lesquelles on construit parce que celles qu’on jette, celles-là, on les connaît bien au contraire. C’est curieux, voyez-vous mais j’ai même l’impression que cette rue n’a jamais existée que dans l’un de mes rêves. Comme si les quelques années de  bonheur qui m’ont été données ici ne s’étaient pas réellement déroulées. Pourtant en arrivant à Berlin, bien avant que tout cela commence je me croyais enfin en sécurité… Je venais d’un pays où l’on avait tué toute ma famille dans un pogrom et je croyais y avoir trouvé enfin la paix. Quand Samuel a été assassiné j’étais enceinte. Le choc a été si grand que j’ai perdu notre enfant. Cette fausse couche m’a rendu stérile et j’ai compris à ce moment là que mon voyage n’était pas terminé. Que cette rue n’avait été qu’une étape, qu’il me fallait de nouveau fuir. Au fond c’est ce que je sais faire de mieux. C’est ce que nous savons faire de mieux. Fuir, fuir toujours…

Heilwig

Nous sommes en train de reconstruire cette rue, Madame Goldstein… Vous verrez. Bientôt  elle sera plus jolie encore qu’avant… Nous sommes toutes vivantes, nous allons réapprendre à vivre… A vivre ensemble…

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 Sarah

La justice n’est pas assez forte puisqu’elle est humaine et ce qui s’est passé ne l’était pas… (Un temps, les regardant toutes les trois)  Und doch… Ce mot seul me vient… Et pourtant si, Et pourtant si !  Ce qui est arrivé était n’était qu’humain, essentiellement humain. Les hommes que les allemands étaient devenus n’ont laissé aucune place à Dieu dans ce drame : Ce n’était pas lui, mais  un homme qui tamponnait « Jude » sur un passeport, un homme aussi qui établissait les listes, un homme encore qui conduisait les camions, un homme toujours qui triait les bagages, et ceux qui   entassaient les chaussures, cataloguaient les bijoux, des hommes et des femmes aussi… Dieu a sans doute perdu la tête devant l’énormité du crime, devant tant de victimes, devant tant  de bourreaux…

Anne-Lise

Ah oui, et que dit-il devant tant de  ruines ?

Angela

Il nous ne nous a jamais donné autant d’espoir ! Femmes mes sœurs c’est à  nous qu’il confie logiquement le devoir de relever le pays de ces ruines. Jamais autant d’espoir que dans ces longues journées de travail harassant ! Et puis qui peut, mieux qu’une mère panser les plaies de ses enfants, consoler ses proches, leur donner tout l’amour dont ils ont besoin à présent. Qui peut mieux qu’une mère pardonner aux fautifs ? Restez avec nous, madame Goldstein ! Nous avons besoin de vous ! De vous tous…

Heilwig

Que serait l’Allemagne sans ses Heine, ses Mann, ses Mendelssohn…

Sarah

Ce qu’elle est à présent, un champ de ruines. Un tas de pierre sans âme. Au fond votre Führer a bien réussi : Puisque tout est détruit vous pouvez regarder votre sol au plus près : Soyez heureuse il est  exempt de tout sang juif… (Elle prend une poignée de terre…) Mais  vous voyez, ce n’est que de la terre ordinaire, de la terre Anne-Lise ! Vous avez même pris garde qu’il ne soit pas souillé car vous l’avez fait couler loin d’ici,  en Pologne, égout propice, presque complice… Et sur cette terre rien ne pousse plus que le précaire essentiel destiné à vous maintenir en vie, mais pas à vous faire vivre…

Heilwig

Nous réapprendrons, Sarah, et si vous restez avec nous, nous réapprendrons plus vite, mieux… 

 

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