L'Histoire

   

    Allemagne,  fin 1941/ début 42

 

    Dans un compartiment du train Berlin-Paris...  Deux jeunes  hommes sont assis en face l'un de l'autre. L’un d’eux porte avec superbe la  tenue d’officier allemand: C'est le lieutenant Hans von Hoehler. L'autre s'appelle  Paul  Chardon. Il semble flotter dans des vêtements civils un peu défraîchis. La conversation s'engage à l'initiative de l'Allemand qui semble vouloir ignorer tout ce qui peut séparer les deux hommes. La Culture européenne, la fréquentation d'amis communs, des aspirations intellectuelles mais aussi sexuelles identiques ou presque   semblent à l'officier des raisons suffisantes pour oublier des différences que son interlocuteur juge, lui, bien plus essentielles. L'opération "séduction" du nazi, qui passe par la philosophie, la vie privée, l'histoire de l'Europe réussira-t-elle ?

 

Le Fond  

Comme dans toutes mes  pièces l' histoire individuelle  de personnages donnés s'implique dans l’Histoire tout court. "Le Voyage de Retour" ne fait pas exception à la règle: 

Entre le 4 octobre et le 3 novembre 1941, quelques écrivains français, à l'invitation d'Otto Abbetz et de Goebbels voyagent en Allemagne, le long du Rhin, à Cologne, Mayence, Vienne et Weimar. Reçus somptueusement à chaque étape ils se rendent à un congrès d'écrivains consacré à la "nouvelle Europe". Goebbels préside en personne l'événement.Plutôt que des écrivains trop "marqués" politiquement − Louis-Ferdinand Céline, Lucien Rebatet −, les Allemands invitent Paul Morand, Pierre Benoit, Henry Millon de Montherlant, Jean Giono, tous plutôt bienveillants à l'égard de l'Allemagne hitlérienne. Mais ceux-ci, conscients du risque, refusent l'aventure. Jouhandeau l'accepte, au côté des pires écrivains collaborationnistes : Bonnard, Drieu La Rochelle, Brasillach...

Le voyage est organisé par le lieutenant Gerhard Heller, francophile et séducteur, qui a pour rôle de vanter le régime nazi auprès de l'intelligentsia française. En Allemagne, il est rejoint par le jeune Hans Baumann, chantre officiel du national-socialisme. Après guerre, Jouhandeau se justifiera en expliquant qu'il accepta ce voyage pour les beaux yeux du lieutenant Heller. Quant à Hans Baumann, il aurait volontairement été placé sur son chemin par les nazis afin de le séduire. En réalité, dès 1937, Jouhandeau avait écrit Le Péril juif, pamphlet violemment antisémite. Comme Chardonne, il échappera à l'épuration et poursuivra sa carrière littéraire. Brasillach sera fusillé, Drieu se suicidera, Bonnard finira sa vie en exil en Espagne. Chardonne à qui De Gaulle, en 1966,  donnera une sorte de "blanc seing" en lui écrivant que : " Quand un écrivain a du style, ce qu’il dit a peu d’importance. " Chardonne, dont, à la fin de ses jours,  Mitterrand recommande la lecture "approfondie", Chardonne qui sortit son meilleur cognac pour accueillir les tankistes allemands, qui écrivit un roman jamais publié, "Le Ciel de Nieflheim" à la gloire des SS...  Cet écrivain reconnu semble-t-il par beaucoup  a sans doute été sauvé par son fils: Résistant authentique, déporté, revenu squelettique des camps de concentrations nazis et mort des années après sans que son père ne daigne  se rendre à ses obsèques!

    Gerhard Heller, lui a un parcours encore plus surprenant: Fin lettré et membre du parti nazi depuis 1934, il a su se créer des liens chaleureux sinon amicaux avec la plupart des écrivains français contemporains: François Mauriac lui dédicacera un exemplaire de son livre « La Pharisienne », paru en 1941 avec l’accord de la censure allemande, c'est à dire de  cet officier. Gérard Heller avait également des rapports avec Gaston Gallimard, Paul Valéry, Jean Paulhan, il fréquentait Florence Gould qu'on ne peut soupçonner de sympathies avec le régime allemand. C'est aussi lui qui a fait publier Arno Schmidt. Il  était directeur littéraire de Stahlberg Verlag. F. Il approuvera  la publication du « Cheval Blanc » d’Elsa Triolet. En 1946, il se met à la disposition des forces d’occupation française en Allemagne et édite le journal « Lancelot, le journal de la France »  à Baden-Baden. En 1948 il crée avec Christian Wegner la maison d’édition: “ Heller & Wegner-Verlag Baden-Baden et le journal „Merkur, journal pour une pensée européenne". A partir de  1950 il est, avec  Ingeborg Stahlberg et  Ernst Krawehl de la maison d’édition crée en  1946 par Ingeborg Stahlberg à  Karlsruhe. Cette maison publie des auteurs tels que  Arno Schmidt, Curzio Malaparte, Raymond Queneau et - Marguerite Yourcenar


 

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